Le Blues A Evolué… Pas Les Fans!
Je lisais ce très intéressant Why Won’t The Blues Evolve? pondu par Chaz de Gear-Vault.com, et j’ai eu envie d’écrire cet article réponse, une manière de peut-être déclencher un débat interblogs. Mon article aurait pu être titré La Raison Pour Laquelle Le Blues N’évolue Pas… Mon Humble Avis!
Je crois que je peux être qualifié de fondu de blues. J’ai découvert le blues alors que je n’étais pas encore adolescent, ou peut-être l’étais-je déjà… Peu importe! C’est par le blues que je me suis intéressé à la musique. Le blues a été le point de départ de ma passion pour la musique, et le blues a été une obsession pendant une bonne quinzaine d’années. A la manière d’un paléontologue (ou d’un phylogéniste pour les plus scientifiques des lecteurs) j’ai essayé d’explorer toutes les ramifications issues du blues, toutes celles qui conduisaient au blues, puis de proche en proche j’ai découvert d’autres genres, d’autres contrées… Et je ne cesse d’en découvrir! Et pourtant, le blues a fini par me lasser pour la raison précise que Chaz pointe dans son article. Il est inutile, voire futile, d’essayer de recréer sans cesse le blues tel qu’il était jadis!! Inutile et futile parce que ce faisant, on rate l’essence même du blues… Une musique qui n’a eu de cesse d’être dans l’air de son temps!
Pire, en plus de totalement passer à côté de l’essence du blues, cette tendance parmi les joueurs de blues tend à homogénéiser le genre. En exagérant à peine le trait, préserver le blues à l’ancienne, ne revient qu’à le réduire à ses propres clichés: 12 mesures, 3 accords et une valise. Les monuments auxquels Chaz se réfère (Muddy Waters, Howlin’ Wolf, BB King, Buddy Guy…) ont utilisé ces clichés soit la plupart du temps, soit de temps à autres, mais ils ont également apporté quelquechose de neuf, quelquechose de jamais entendu à leur époque. Et malheureusement, ce n’est pas le cas de l’écrasante majorité de la production contemporaine en matière de blues.
Néanmoins, je pense que Chaz passe sous silence un point important dans sa quête du pourquoi est-ce ainsi (mais je suis certain que c’est tapis dans un coin de son esprit). Qui est responsable de cet état de fait? Evidemment, les musiciens ont leur par de responsabilité, puisqu’après tout ils produisent cette musique dans un état d’esprit passéiste (n’y vois pas un jugement de valeur péjoratif). C’est ainsi que je pense que les fans sont la principale raison pour laquelle les musiciens de blues restent proches des racines d’un certain blues. Après tout, c’est une question de survie (commercialement parlant) pour les musiciens. Il peut même être impératif de coller aux goûts et demandes du public. Public, qui en matière de blues, est en grande majorité assez traditionaliste, il faut bien l’admettre.
Cela signifie-t’il que le blues n’a pas évolué depuis son âge d’or? Je ne le crois pas, au contraire… Le blues est un continuum, et comme pour tout continuum, les différences ne sont visibles que si on regarde aux extrémités du spectre. Pour voir une évolution il faut regarder du côté des minorités, pas la moyenne. La moyenne est définie par les goûts d’un grand public. Les minorités, elles, ce sont ces espèces de mutants qui émergent de temps à autres. En arrivant, ils apportent avec eux une nouveauté, un truc un peu risqué, un truc qui peut les exclure au rang de freak ad vitam eternam, ou leur faire connaître le succès et leur donner le statut de référence pour quelques décades. Depuis les premiers enregistrements des pionniers du Delta blues à nos jours, il y a eu pas mal d’artistes de cette trempe.
Alors, qu’est-ce qui a changé depuis l’âge d’or du blues? Qu’est-ce qui explique que les bluesmen les plus aventureux ne soient pas soutenus et mis en avant comme ils se doit? Et bien, nous ne sommes plus dans l’âge d’or du blues… CQFD mais pas encore D (j’innove aussi tu vois!! Pas sûr que cela reste dans les usages par contre!). L’industrie du disque ne met en avant que ce qui mérite d’être mis en avant, du moins selon ses propres critères. La cible doit être large et l’argent doit être facile à faire entrer, donc la musique doit correspondre aux attentes de la cible. Pas question d’investissement risqué dans un artiste un peu fou qui propose du blues joué au bouzouki saturé sur des rythmes hip hop. La production »mainstream » correspond aux standards du blues, parce que l’auditoire traditionaliste (en majorité) demande du blues proche des standards du genre. C’est pas standards, c’est pas du blues.
Cet auditoire n’avait pas voulu d’un G. Love & Special Sauce en nouvel étendard d’un renouveau blues rêvé par Okeh. Le 21st Century Blues… From Da Hood de Chris Thomas King a eu un succès plus que mitigé. Les anglais de Nublues ne convainc ni les puristes d’un bord, ni ceux de l’autre (à lire: le petit échange de commentaires sur l’article du Grattonaute dédié à Nublues hilarant et bon enfant comme seul le gratto sait être!). Tu penses! C’est pas du blues parce qu’il y a des beats hip hop et le mec il rappe!! Une fois, à un concert du littéralement énorme Popa Chubby, j’ai même entendu des gens hurler des »Y en a marre du rap, on veut du blues! »… Véridique!! Cet auditoire, pense encore que James Blood Ulmer est un jazzman qui connaît un peu le blues, alors que ce n’est qu’un bluesman qui sait comment foutrement bien jouer du free jazz. D’un autre côté, Fat Possum Records, une des meilleures choses que le blues a connu depuis pas mal de temps, a collé un remix de Rollin’ & Tumblin‘ dans l’album Come On In de RL Burnside… J’aimerai beaucoup qu’ils nous pondent un album farci de ce genre de remix. Pas sûr que ce soit un best-seller… Ou peut-être que si!! Après tout, lorsqu’ils ont promu l’association RL Burnside/ Jon Spencer, et ainsi donné une seconde chance à RL, cela relevait pas mal de l’acte de foi quand même.
Encore une fois, je suis parti dans une digression, et pour résumer mon opinion de simple fan de blues sur cette question posée par Chaz, je pense que le blues a évolué et qu’il continuera parce qu’il y aura toujours des freaks pour tenter et atteindre de nouvelles formes d’expression, loin des clichés et des standards du blues mais toujours dans le respect d’une certaine filiation. Je pense d’ailleurs que les années à venir devraient être intéressantes puisque l’industrie du disque (marrant comme j’ai l’impression de parler du grand satan!!) n’est déjà plus l’unique fournisseur de musique. La donne est d’ores et déjà en train de changer, légèrement, subtilement mais elle change. De plus en plus de matière musicale ne circulera plus via le circuit traditionnel, mais ira directement du musicien vers son public. Cela ne changera probablement pas la face du blues »mainstream », si j’ose dire, mais cela devrait enfin permettre une plus grande diversité.
Et toi qu’en penses-tu?




bon article. j’adhère à l’analyse.
merci pour cet article fort interessant
j aimerai passer plus de temps a le commenter…
j adhere avec ta conclusion
les ramifications et evolutions du blues sont facilement observables, meme si elles ont entraine un changement de nom de style…
la preuve, il a fallu a ce bon vieux Scorsese pas moins de 7 films pour en dresser un portrait partiel !!!!
j ai pas lu l article de Chaz, mais il serait peut etre necessaire de bien definir le blues
je terminerai par une citation de notre ami Bob :
« All I’ve got is a red guitar, three chords, and the truth… »
Pour commencer, je dirai que cet article est d’une part intéressant, mais en +, il est structuré,argumenté, etc. Bref, du bon boulot, bravo!
Mon idée en tant que fan de blues est globalement similaire à la tienne, ceci dit, j’aimerai apporter une petite réflexion.
Cette réflexion tend à me dire que si le blues n’est pas fini, l’évolution (de la société) est telle que la grande période du blues est finie!
Je m’explique.
En matière de Blues, on occulte trop souvent la société, et la façon de vivre. A l’origine, rappelons le, une des rares formes d’expressions des ramasseurs de cotons et autres étaient de simples chants sur leur quotidien, et une simple guitare acoustique (enfin, un truc avec 6 cordes je dirai). Un moyen d’expression avec des mots à eux pour dire leur maux. Le blues était un exutoire!
Bref, sûr que le blues à évoluer avec le temps et les moyens techniques, avec la société aussi. Aujourd’hui, on vit dans une société de consommation. Cette dernière finalement rend les gens de plus en plus « moutons », stéréotypés, avec des facilités de crédits à la conso (le truc qui te fout dans la merde) et au final, si on regarde bien, aujourd’hui, tout est facile à obtenir.
L’essence même du blues est à mon avis tué par cette société de consommation…
Le blues est à l’origine, je le répète, un exutoire. Aujourd’hui, dans notre société, des exutoires, c’est pas ce qui manque…
Tout ça pour dire que l’esprit du blues, à mon sens, n’est plus tout à fait le même, pire, il tend à être minoritaire.
Je parle bien d’esprit du blues, car si on regarde le rock, on retrouve une partie du blues dans la « construction » d’un morceau, et je pense (on sera tous d’accord) que beaucoup de tendances musicales sont inspirées du blues, mais ce n’est pas du blues, c’est un autre style plus adapté à l’époque et aux conditions de vie.
Alors parlons de blues comme une référence de l’époque, comme un courant qui a inspiré de nombreux artistes de diverses tendances musicales, mais pourquoi vouloir changer le blues?
Après tout, nous évoluons comme notre société! Nous nous lassons souvent de ce que nous avons, mais finalement, on y revient toujours ou en tout cas, on en parlera toujours avec mélancolie…
Content que l’article vous ait intéressé
@ Orel: Marrant que tu cites Scorsese car j’ai resisté à le citer dans l’article. D’ailleurs c’est pour ça que j’ai mis l’image de Corey Harris en guise de clin d’oeil à un des meilleurs épisodes de la série.
@ Yves: Wow… Sacré commentaire qui mériterait d’être carrément un article à part entière!! Je partage en grande partie ton opinion et pour répondre à la question que tu poses à la fin: Pourquoi vouloir changer le blues?
L’idée de Chaz, comme celle que je défends, n’est pas forcément de changer le blues mais de pouvoir entendre plus d’artistes émergents qui apportent quelquechose de neuf au blues… Et surtout que cela soit assumé comme étant du blues. Qu’il y ait des traditionalistes, c’est au fond très bien! Ils sont les gardiens d’une certaine forme de blues. Mais que des artistes comme G. Love soient reconnus comme bluesmen et non artistes de hip hop alternatif ou je ne sais quoi, c’est encore mieux…
Lonnie Johnson dont certains titres sonnent comme du Django Reinhardt (à moins que ce ne soit l’inverse… Les 2 ayant joués aux mêmes époques)! Du blues…
T-Bone Walker, ses fricotages avec le jazz et son penchant pour le vaudeville des medicine shows! Du blues…
Big Bill Broonzy qui a longtemps lorgné vers un blues sophistiqué et urbain avant de (re)donner du country blues au public du revival! Du blues…
Muddy Waters qui éléctrifie le delta blues et a même injecté de grosses touches de psychédélisme à l’occasion (Electric Mud)! Encore du blues…
BB King et ses grands orchestres! Du blues…
Buddy Guy et la clique du West Side de Chicago qui ont poussé encore plus loin l’urbanisation du blues…
Et on peut continuer la liste… J’adore ça!! Mais au fond tous les grands noms du blues, ceux qui ont été retenus et sont devenus des références, sont tous des artistes qui n’ont eu de cesse d’adapter le blues à leurs envies, à leur milieu, à leur époque, à leurs « problématiques ». Ils l’ont rapporté à un contexte, ce qui ne semble plus être le cas de l’immense majorité aujourd’hui.
Alors, pourquoi changer le blues? Peut-être juste parce que c’est sa nature… C’est ce qu’ont compris des mecs comme G. Love, Jon Spencer, Beck (le petit blondinet et le grand Jeff d’ailleurs), Corey Harris, James Blood Ulmer, Bob Log III,… Tiens d’ailleurs rien qu’en citant ces quelques noms, cela signifie qu’ils existent! Peut-être au fond n’y a-t’il pas besoin de les qualifier de blues pour qu’ils existent…
Un de mes disques de blues préférés est justement la BO de The soul of a man, de Wim Wenders.
Donc je ne peux qu’approuver ce message.
punaise… j’ai tendance a me vanter d’etre amateur de blues, mais entre l’article et les commentaires qui le suivent, j’ai de quoi apprendre pour longtemps, et surtout comprendre….
« Blues ain’t nothin’ but a good woman on your mind » chantait Mississippi John Hurt…
Certes, chaque artiste y allait de sa petite maxime, mais cela nous rappelle avant tout chose que le point commun qui relie les artistes de l’âge d’or demeure essentiellement l’expression d’une humeur, d’une couleur sentimentale, qui leur collait littéralement à la peau, d’une condition globale qui les contraignait et dont ils ne pouvaient se dépêtrer…
Certains analystes ont même tentés de rapprocher cette expression d’un état psycho-affectif, soit d’une pathologie (pathologies: constructions socio-culturelles de l’intolérance ?)… Ils ont au passage raté l’essentiel, soit la valeur expressive de cette charge émotionnelle !
Leadbelly a notamment affirmé que le blues, soit cette charge émotionnelle, était inaccessible aux blancs: replacé dans le contexte, cette affirmation nous renvoie effectivement à la condition de dépossession identitaire qu’ont pu vivre les dépositaires de cet âge d’or, ainsi que les individus qui constituaient leur environnement d’origine, soit leur communauté…
Les ferments à l’origine du blues sont donc identifiables, mais les conditions externes qui ont conduit à cette forme d’expression appartiennent de plus en plus au passé…
Mon point de vue est que l’on ne peut guère dissocier ce que l’on nomme « blues » de ce sentiment de dépossession identitaire: souvenez-vous de ces multiples allusions à un « Mister Blues » (soit un procédé littéraire de personnification d’un sentiment), cité dans de multiples chansons, et qui hantait la vie de nos artistes préférés…
Se référer à un Mister Blues, n’était-ce pas de la part de l’auteur/interprète, une tentative d’identifier le mal qui le rongeait ?… Et ainsi d’avouer son impuissance face à la dépossession ressentie ?… Et chanter cette émotion relevait certainement d’une forme d’exutoire (ce qui revient peu ou proue à la fonction première de l’expression artistique: la catharsis)…
Dissocier le blues de sa charge émotionnelle reviendrait assurément à acter cette expression: « jeter le bébé avec l’eau du bain »…
… Soit déposséder de son identité une expression de dépossession identitaire, autre variation de la « double-peine »…
Après, certes, l’expression musicale qui accompagnait ces chants a fait des émules et certainement évolué…
C’est le propre de l’être humain d’aller voir ailleurs s’il y est !!
Pour autant, le « cœur » de ce que l’on nomme « blues », relève d’un sentiment particulier, d’un vécu issu d’un contexte historiquement borné…
… La question pourrait alors devenir:
L’extinction progressive des conditions (socio-psycho-affectives) des bluesmen de l’âge d’or implique-t-elle l’extinction dudit « blues » ?
P.S.
Aux plus courageux (et intéressés quant au « blues »), je vous livre en supplément quelques réflexions que j’avais partagé sur un autre forum (non-dédié à la musique) à ce sujet…
Cela date un peu, mais peux illustrer quelques éléments cités ci-dessus…
Notons que le vocabulaire relatif au « blues » invoque notamment l’incarnation dudit « blues » à travers un personnage visitant plus ou moins régulièrement l’interprète… Certains textes évoquant un « Mister Blues », souvent envahissant, qui s’impose à résidence chez l’interprète, ou le poursuit le long de sa route, ce qui finit par en faire un « compagnon de route ») peut-être relié au daîmon socratique, voire au djin ou au duende que vous évoquez régulièrement…
Ce blues, ou Mister Blues, n’est-il alors pas le fruit ou le témoin de l’individu défrichant son désir, se questionnant en toute intimité, pour en rendre compte à la communauté qui est censée le reconnaître, et qui a souvent du mal en cela même…
Quelques textes, à titre d’exemples non-exhaustifs :
Well, good morning blues, blues how do you do
Well, good morning blues, blues how do you do
I’m doing all right well, good morning how are you.
I couldn’t sleep last night, I was turning from side to side
Oh Lord, I was turning from side to side
I wasn’t sad, I was just dissatisfied.
I couldn’t sleep last night, you know the blues walking ‘round my bed,
Oh Lord, the blues walking ’round my bed
I went to eat my breakfast, the blues was in my bread.
Well good morning blues, blues how do you do.
Well, good morning blues, blues how do you do.
I’m doing all right, well, good morning how are you.
…
Mmmmm mmmmm
I’s up this mornin’, ah, blues walkin’ like a man
I’s up this mornin’, ah, blues walkin’ like a man
Worried blues, give me your right hand
And the blues fell mama’s child, tore me all upside down
Blues fell mama’s child, and it tore me all upside down
Travel on, poor Bob, just can’t turn you ’round
The blues, is a low-down shakin’ chill
(spoken: Yes, preach ‘em now)
Mmmmm mmmmm
Is a low-down shakin’ chill
You ain’t never had ‘em I, hope you never will
Well, the blues , is a achin’ old heart disease
(spoken: Do it now, you gon’ do it? Tell me all about it)
The blues, is a low-down achin’ heart disease
Like consumption, killing me by degrees
I can study rain, oh oh drive, oh oh drive my blues
I been studyin’ the rain and, I’m ‘on drive my blues away
Goin’ to the ’stil’ry [1], stay out there all day
__________
This is Robert Johnson’s version of Preachin’ The Blues Parts 1 and 2 that Son House Recorded in 1930.
Note 1: alternatively « steeray » instead of » ’stil’ry » as for distillery
…
There is someone at the door guess I’d better go see
Who’d be comin’ round at this hour callin’ on me
Why of course I might have known should have been expecting you
Come on in and sit right down now why hello Mr Blues
I’ll have to say you didn’t waste a minute getting here to me
I guess you knew that I was lonely and I needed company
I’ve got to tell how much I love her and how bad I’ve been abused
And you’re the only one who listen so come in Mr Blues
For a while that she was with me I guess she’d found another friend
And when she left I knew that you will soon be coming back again
I planned nothing for this evening come on in take off your shoes
We’re gonna have ourselves a party welcome home Mr Blues
Lisez les textes cités plus haut pour constater que les rapprochements entre « blues » et maladie ont simplement toujours été…
…Et ce sont des auteurs/interprètes (malades ? Cela, c’est eux qui le disent…) qui les font: soit ni vous, ni moi, mais bien eux…
D’autre part, l’une des plus anciennes références au blues (contraction de « blue devils », littéralement « démons bleus », ce qui revient à nos actuelles « idées noires »…) se retrouve dans une farce « Blue devils, a farce in one act » (1798), et par la suite, au cours du XIX° siècle, l’expression « blues » était semble-t-il employée comme euphémisme pour désigner le delirium tremens, ou la police (à votre guise, selon l’humeur!).
Ce n’est que plus tard, à partir du début du XX° siècle que le terme « blues » (à travers le style musical qui y est désormais associé) traduit un « état d’âme mélancolique » (mélancolie, qui, du reste, fût considérée comme maladie au XIX°), au sein de la communauté afro-américaine.
Chaque terme a son histoire et son contexte d’utilisation, avec ces zones d’ombre, comme de lumière…
N.B.
Maladie:
Étymol. et Hist. 1. 1225-30 «altération de la santé chez les hommes» ici fig. «tout ce qui trouble l’âme ou l’esprit» (Guillaume de Lorris, Rose, éd. F. Lecoy, 2873);
Santé:
Du latin sanitas « santé [du corps, de l'esprit] », dér. de sanus)…
Ouaouh… Ca c’est du commentaire!! Il illustre d’ailleurs bien le propos d’Orel… Scorsese en 7 épisodes n’a fait qu’ébaucher un portrait partiel du blues… Donc je crois qu’on aurait de quoi pondre des milliers de lignes.
Je suis d’accord sur l’idée que la dépossession identitaire est une composante essentielle de « l’identité » du blues… Néanmoins, je pense que ton analyse (super intéressante au passage, et crois moi je ne suis pas toujours client!!
) lui donne un poids beaucoup trop important, et omet les nombreuses facettes qui constituent cette fameuse charge émotionnelle que tu décris, et est effectivement indissociable du blues.
Du coup, je reprends ta question de la fin, et me permettrait d’y répondre de la façon suivante: L’extinction, ou l’évolution, progressive des conditions (socio-psycho-affectives) des bluesmen de l’âge d’or implique l’extinction d’une forme de blues originel. Le blues, expression musicale, n’a alors d’autre évolution possible que d’intégrer les nouvelles conditions sous peine d’effectivement disparaître pour de bon!
Comme tu l’indiques Sarssipius, je souscris à l’évidence que le blues est condamné (quoique l’on en pense) à évoluer…
(Or en toute évolution participe une forme de disparition)
Cependant, il y est condamné dans cette contradiction que l’âge d’or, qui est aussi et surtout l’âge fondateur du blues, laisse une marque non seulement indéniable, mais effectivement fondatrice (aux niveaux réel et imaginaire).
La charge émotionnelle exceptionnelle développée par ce chant, dans le contexte d’esclavage et de ségrégation insupportable de ce temps, a marqué non seulement l’histoire, mais aussi les imaginaires… De sorte a créer, sur la base réelle de ce contexte atroce, un mythe fondateur…
… Et c’est peut-être cela que réclame le « fan » de blues, tout simplement !… D’expérimenter la catharsis particulière à ce chant, qui au-delà d’une réalité historique a accédé au rang de mythe.
Et il n’est pas question ici de valeurs, mais strictement de désir et de ressenti !
C’est donc sur un postulat très concret que j’accorde de l’importance à la charge émotionnelle et originelle liée au blues:
1- Elle en fût l’élément vital: plus que la raison, elle en fût le déclic et le ressort même.
2- Cet « état d’âme » fût lié à une réalité bien concrète qui mérite par ailleurs d’être reconnue et transmise (au moins pour tenter d’éviter qu’elle ne se reproduise).
3- Comme tout sentiment extrème, elle interpelle fortement l’imaginaire humain, jusqu’à fasciner bon nombre d’entre nous, et susciter le désir de s’y replonger à travers l’expérience artistique (qui procure cette catharsis participant tant à l’équilibre individuel [niveau affectif] que collectif [niveau socio-culturel])…
Pour résumer plus clairement, je dirais que le « fan » de blues n’est peut-être pas, à proprement parler, « passéiste » ou « traditionnaliste »…
Il serait plutôt, à mon sens, touché, fasciné, voire subjugué par l’expérience émotionnelle qui a fondé le blues…
Ce qui expliquerait que l’âge d’or ET fondateur du blues émeut et touche effectivement plus que sa présente actualité, à la charge émotionnelle plus fade (en général: heureusement qu’il existe quelques « résistants », parfois malgré eux).
Bref, voilà pourquoi le « critère » émotionnel me semble si digne d’importance: c’est celui qui nous « gouverne » tant, quoique notre raison résiste à ce fait…
J’en veux pour éléments de preuve le fait que les contemporains pouvant se revendiquer de cet héritage sont ceux qui captent le plus l’imaginaire et l’affect que l’on associe au blues *.
Pour conclure, j’oserais une dernière synthèse:
c’est dans les tripes que ça se joue cette affaire, plus que dans les oreilles, les doigts ou les cordes vocales !!
* N.B.
J’évoque bien ici le blues à travers les interprètes de l’âge dit « d’or », soit strictement entre les deux guerres mondiales…
Cet âge où le blues, comme l’indiquait Leadbelly, ne pouvait être expérimenté par les blancs…
… Plus tard, il s’agit d’une autre histoire…
Bob Brozman suggère, à juste titre me semble-t-il, qu’entre les années 60 et 70, en termes de musiques, se matérialisa le passage à un modèle industriel qui a globalement pris le pas sur le modèle de « l’expérimentation affective de l’expression artistique »…
… Or en ce nouveau modèle, la charge émotionnelle en a (singulièrement) pris un sacré coup !!!
L’expérience cathartique n’a effectivement pas les mêmes ressorts que l’expérience consumériste…
P.S.
Je retiens cette définition de la catharsis:
« purgation des passions du spectateur par la terreur et la pitié qu’il éprouve devant le spectacle d’une destinée tragique ».
… et rejette donc, pour ce qui me concerne, le sens de « ravissement esthétique » que certains y associent.
hé bien les commentaires sont très intéressants.
Je suis aussi en partie d’accord sur la charge émotionnelle que peut apporter le blues ou tout autre style musical.
En effet, je pense que bon nombre d’entre nous associent la musique à un évènement de sa vie.
Alors, certains passages de notre vie sont directement associés à la musique, et c’est à travers elle qu’on se souvient et que cette charge émotionnelle s’exprime.
Mais ceci n’est pas lié seulement au blues…
Je dirai une dernière chose : Nombreux sont ceux, tous styles de musique confondus, qui écoutent des groupes anglo-saxons sans même comprendre le sens des paroles (ha l’anglais pour certain), ce qui ne les empêche pas de ressentir des émotions.
» La production ”mainstream” correspond aux standards du blues, parce que l’auditoire traditionaliste (en majorité) demande du blues proche des standards du genre. C’est pas standards, c’est pas du blues. »
=> totalement d’accord avec ça !
Je joue en amateur du blues très roots, mais j’en écoute finalement assez peu, car effectivement ça n’a pas trop d’intérêt que de ré-entendre pour la 50ème fois la même chose. Sweet Home Chicago, c’est rigolo pour un boeuf, et encore…
Je que je préfère, ce sont les musiciens qui ont les pieds dans le blues et la tête dans leur monde : G.Love, Chris Whitley, mon illustre inconnu préféré Rainer Ptacek…
Finalement, je me demande si le blues considéré uniquement comme forme musicale (les 12 mesures, la progression I-III-V) ne me passionne pas trop, alors que le blues comme feeling me touche énormément. Je dis souvent que l’un des blues qui me touche le plus est un air chanté du XIVème siècle !
Quant aux paroles, à quoi ça rime pour un petit blanc français de chanter les champs de coton ? Et bien curieusement, il y a certains blues, parfois très vieux, qui ont toujours une résonance universelle et intemporelle : l’un des morceaux que je préfère jouer, c’est Hard Time de Skip James, parce que la mélodie est magnifique, mais aussi parce que les paroles sont, hélas, toujours d’actualité.
Je termine par un dernier aspect, qui nuance ce que je viens de dire : jouer aujourd’hui du blues comme dans les années 20 ou 30, cela peut également avoir le même sens que de jouer du Purcell comme au XVIIème siècle. Faire connaître ou re-découvrir une musique telle qu’elle était jouée à l’époque où elle a été créée.
Excellent Rainer Ptacek que j’ai découvert grâce à toi d’ailleurs via le slide forum
Excellent, excellent, tout cela, je voudrais revenir sur un truc qui n’a pas été abordé: il y a les gens qui jouent du blues, d’autres qui l’écoutent… J’ai lu que souvent les amateurs étaient très traditionnels: vrai, mais ni plus ni moins que d’autres, me semble t’il! Et curieusement, il j’ai l’impression de plus les trouver chez les amateurs de blues plus récent: ceux pour qui en dehors d’une Strat, un Fender et une petite pédale verte, point de salut…. moins chez les afficionados de TBone, Willie Dixon ou plus loin…
Pour rappel (l’un d’entre vous en parlait) Lonnie Johnson est sans doute- avec TBone- « l’inventeur » du jeu note-à-note (donc le solo) influencé par les mexicains, eux-mêmes ayant tiré cela du flamenco. La filiation logique avec Django serait donc dans ce sens? à vérifier: peut-être les manouches avaient-il une certaine tradition identique, de par leur parenté avec les gitans « inventeurs » du flamenco? intéressant…
En fait, il me semble que le blues a un très gros avantage: sa structure musicale hyper-simpliste fait que n’importe quel guitariste débutant va tout de suite se trouver un espace de jeu, une possibilité de s’exprimer sans devoir » composer ». Dans le blues – en tous cas à ce niveau – l’improvisation tient lieu de composition.
Reste alors simplement à y mettre plus ou moins d’âme…
Pensons au jazz: quel bagage théorique faut-il avant de sortir une toute petite m… écoutable.
Le rock: après avoir joué 12 fois Smoke on the Water, puis 12x une autre scie (ancienne ou plus moderne)… pas très ouverte cette porte! oui, dès que le « groupe » arrive, bien entendu, mais ça, c’est autre chose…
Le gros problème du blues joué, c’est de pouvoir en sortir, et donc, d’évoluer: les automatismes sont tels… ce qui rejoint ce que j’ai lu…
… Il y a encore tellement de choses à dire…
Mais tout ceci n’est certainement pas en opposition avec ce que j’ai lu avec délectation plus haut!
[...] I must admit, I was kind of happy to discover that fellow music scribe Sarssipius, who writes for muzicosphere.com, took enough gentlemanly issue with my “Why Won’t The Blues Evolve” piece that ran here on Gear-Vault to publish a rebuttal piece on his site, which you can read here: The Blues Has Evolved… But The Fans Didn’t! [...]
Le blues a l’origine etait effectivement un exutoire du mal etre afro americain.
Ce blues la, pour moi, aujourd’hui ce sont 3 blacks dans une ruelle d’un quartier « a problemes » d’une grande ville americaine reuni autour d’un brasero en train de rapper avec des phrases courtes, des paroles en « questions reponses » et un human beat soutenu pour en faire une intense et sombre melopée.
Ca c’est pour le blues « sociologique ».
Le blues « musicale », lui aimerait bien revenir sur le devant de la scene, peut -etre a reculons. En repassant d’abord par la soul comme l’anglaise « Duffy » mais ca sentirait un peu trop le fric.
Leonard Chess n’etait pas plus vertueux finalement « si la merde se vendait, je vendrais de la merde »
Mais l’avenir du blues est, a mon sens dans les choses plus « independantes » comme les prod fat possum, G-love mais aussi les petits artistes qui arpentent les rues et les bistros qui se donnent corps et ames et qui essayent d’atteindre l’intensité d’un charlie Patton ou la mysticité d’un Blind Willie Johnson.
Internet, pour ce genre de choses, peut-etre un outil puissant.
Vives le blues et merde aux integristes.
Très intéressant ton article et je m’en vais ajouter ce lien sur le forum de blues où on a déjà abordé maintes fois ce problème, sans arriver à se mettre d’accord évidemment.
J’ai un peu peur en donnant succinctement mon avis d’être rangé dans la catégorie traditionaliste … alors que, pour ne citer qu’eux, j’aime bien ce que fait Nublues. Mais le blues ne serait il pas tout simplement avant tout un moyen d’expression lié à une époque et aux conditions de vie de ceux qui le pratiquaient ? Et donc mort en tant que tel. Alors bien sûr il y a des évolutions et c’est tant mieux mais ne sont ce pas au bout du compte des musiques différentes ayant pour origine le blues, ce qui n’a rien de péjoratif à mes yeux ? Quoi qu’on puisse en dire j’ai relativement du mal à imaginer le blues avec un son bien léché et trop bien produit.
Il est malheureusement dommage qu’on ne puisse savoir ce qu’auraient fait les anciens s’ils avaient vécu maintenant (ne parlons pas de BB King et de Buddy Guy, pour qui j’ai un immense respect mais qui font sonner, et on le comprend aisément, ce qui va faire rentrer l’argent) mais je ne suis pas obligatoirement certain qu’ils aient eu envie d’évoluer à tout prix (Muddy Waters n’aimait pas Electric Mud et RL Burnside a maintes fois répété qu’il s’était un peu fait avoir lors de la collaboration avec le Jon Spencer Blues Explosion) – On me rétorquera avec raison que le Chicago blues, et son West Side, était une sacré évolution : certes mais elle était avant tout du à l’évolution des conditions géographiques et sociologiques qu’ils avaient vécues.
Vaste débat mais en tout cas merci pour cet article bien argumenté.
Merci de cet article, qui me donne aussi des noms intéressants.
Je suis fan de blues depuis que je suis gamin -ça commence à faire longtemps- et j’ai eu l’impression longtemps en effet que beaucoup de musiciens (depuis les 80’s en fait) pensent faire du blues, alors qu’ils ne font qu’en respecter la structure basique comme le fait remarquer Sarssipius.Et pourtant je suis quelqu’un qui apprécie encore les choses basiques et les structures simples.
Alors j’ai plutôt l’impression que ce phénomène -et le nivelage commercial dont il parle- ne concerne pas que le Blues mais en fait toutes les formes de musiques populaires.
Nous avons maintenant des kilomètres d’excellents musiciens, techniciens en tous cas, qui ont appris à jouer de tout -est-ce un bien ?- des studios et des moyens de productions rapides et simples, il est donc facile de produire un album « conforme », mais dans le blues plus sans doute que dans d’autres genres, à quoi bon si on n’a rien à dire ?
Je pense en fait que la stagnation de la forme en elle-même n’est pas le problème majeur, c’est juste un symptôme.
Oh, ben alors si on me laisse la plume, je me risque à y en laisser quelques unes…
Au vu de l’intitulé de l’article, j’ai tout bêtement commencé par me demander s’il s’agissait là d’une discussion sur une évolution du blues absente sur le fond, ou sur la forme …
De ce que j’ai pu accrocher ensuite:
- Mike O’Cull de GearVault: « Pourquoi le blues n’évolue t-il pas? Faisons le grandir »
- Sarssipius: « Le blues a évolué, pas ses fans »
- Bob Brozman l’anar: « Ici bas, il y a les meneurs et il y a les menés »
Bon, la citation de Brozman n’est pas dans l’article mais elle traine quelque part dans ce blog, au milieu de tout un tas d’autres avis du bonhomme (lui, je l’aime bien). Et c’est elle qui me permet de rajouter que je ne sais pas trop quoi penser des meneurs qui mènent dans le sens où les menés désirent l’être… Je sais bien que dans un monde de fugitifs, celui qui va à contre-sens aura l’air de s’enfuir (dixit le sieur Ducasse), mais bon, je ne suis pas la pour noyer le poisson. L’industrie du disque en lieu et place de mère nature dans l’évolution, laissant avorter les apparemment non viables, permettant aux apparemment adaptés de survivre et de faire des petits? Ça sent l’OGM tout ça. Et je pense (Yves, remue toi) que nous ne sommes pas censés évoluer comme notre société, nous sommes la société et elle sera ce que nous en ferons, faisons la changer.
Idem, quand je vois Yves écrire que « l’essence même du blues est tuée par la société de consommation ou tout est facile à obtenir », je me raccroche à l’idée d’Alezko que même en cette époque de moutonnoir (voir annotation) les émotions déborderont toujours du moule: my baby sera toujours gone with someone else…
Après ça, je tousse un peu en lisant Alezko lorsqu’il classe le blues dans les pleurs cathartiques… mais peut être est ce moi qui ai tendance à croire qu’ils ne le sont pas tous, et qu’un pleur peut être retenu. Et puis les requiem sont quand même la pour ça.
Pour en revenir à l’évolution du blues, je pense que les fondations sont robustes et les modèles indéracinables (je ne vais pas les citer, vous pouvez chercher vous même vos propres papes, hein). Plein de bonnes choses ont été bâties dessus et ont servi (serviront peut être) de piédestal à encore plus de bonnes autres choses qu’il me tarde de découvrir, et d’apprécier ou pas. Donc sur le point de l’évolution à venir aussi je suis farpaitement d’accord avec Sarssipius: le dessinateur du vrai petit Mickey est mort, mais il y a plein de gens qui les feront grandir, dans les pacush par exemple.
Pour commencer à terminer, je dirai que pour moi le blues reste une plainte, un gémissement de qui le joue, et on peut l’écouter ou l’entendre, compatir, s’identifier ou se plaire à penser que certains morflent plus que soi, le prendre à dose cathartique comme une confession ou par mimétisme social. Ca c’était pour le fond.
Pour la forme, je ne vois pas pourquoi il y aurait des limites, « si ce n’est celles de notre imagination », pour continuer de citer le pépère Brozman.
Bon, comme j’ai encore envie de fumer et que vous en avez marre de me lire je vais être obligé de m’occuper les doigts ailleurs, donc de piquer la guitare du gamin pour me remettre à continuer à apprendre à jouer… devinez quoi …
(un indice par ici: http://www.bobbrozman.com/tip_evol12bar.html )